«

»

Oct 03 2010

Vérités sur les retraites

Le droit à la retraite est un droit fondamental. Il constitue une avancée sociale considérable et c’est un réel signe de développement. Le débat sur les retraites est un choix de société, un choix de vie. La question fondamentale est : comment doit-on utiliser les richesses produites ? Réponse évidente et simple  : au service du bien être, au service de l’Homme.

Une réforme…

Après les réformes Raffarin et Fillon, voici la réforme du Gouvernement Fillon, sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Réforme simple qui opte pour le choix de maintenir un système par répartition (au moins en apparence) et de procéder à un recul de l’âge légal de la retraite, à l’allongement de la durée de cotisation et au report du taux plein à 67 ans.

…fondée sur un argument démographique.

L’argument démographique est le seul véritablement avancé et utilisé par le gouvernement pour justifier la réforme. Seul argument avancé par Eric Woerth, ministre du Travail, de la Solidarité et de la Fonction Publique, sur les ondes de France Inter le 28 mai (et ce par 3 fois), seul argument utilisé par le porte parole de l’UMP Dominique Paillé sur les ondes de France Inter le 16 juin 2010 : « nous vivons plus longtemps ».

Eric Woerth

L’argumentation est simple,…

L’espérance de vie augmente d’un trimestre par an et ce depuis 50 ans (déclaration de Sarkozy). A noter que Dominique Strauss Khan, Directeur Général du Fonds Monétaire International (FMI), avance le même argument (idem pour Laurence Parisot, présidente du Mouvement des Entreprises de France (MEDEF)) : « Si l’’espérance de vie est proche de 100ans, alors pourquoi arrêter de travailler à 60 ans ». En résumé on vit plus longtemps donc on peut travailler plus longtemps.

Le taux de fécondité baisse partout en Europe. La population active va diminuer, mais les autres pays réforment, il faut donc le faire aussi. Le rapport inactif à la retraite/actifs va se dégrader. La seule solution pour résoudre le problème est de reculer l’âge de la retraite et d’allonger la durée de cotisation. Pour enfoncer le clou et répondre à ceux qui considèrent que Sarkozy avait affirmé que jamais il ne toucherait à l’âge de 60 ans, les membres du gouvernement et d’autres avancent que la crise financière est venue bouleverser les choses.

Pour résoudre le problème il suffirait donc de déplacer le curseur des années de cotisation vers les âges les plus élevés et de repousser l’âge légal de la retraite. On augmente ainsi le nombre de ceux qui financent et on baisse le nombre de ceux qui sont financés.

contestable…

L’argument démographique est simpliste et n’a pas de valeur. D’abord l’espérance de vie.

D’une part contrairement à Parisot, Sarkozy, Strauss Khan, nous ne vivons pas jusqu’à 100 ans. L’espérance de vie ne progresse pas d’un trimestre par an. Les partisans de la réforme oublient qu’il faut distinguer l’espérance de vie à la naissance, de l’espérance de vie à 30 ans, 40 ans… Pour le COR (Conseil d’Orientation des Retraites) l’espérance de vie à la naissance a progressé depuis 50 ans de 4,8 ans pour les hommes soit 0,39 trimestre par an et de 7,2 ans pour les femmes soit 0,58 trimestre par an, nous sommes loin du trimestre supplémentaire par an. D’autre part, il serait bon de raisonner avec l’espérance de vie en bonne santé. Pour l’INSEE, il est de 64 ans pour les femmes et de 63 ans pour les hommes.

Enfin si nous vivons plus longtemps, ceci résulte de plusieurs facteurs dont : l’amélioration des conditions de vie, l’amélioration des conditions de travail et la réduction de la durée du temps de travail. En reculant l’âge de la retraite, l’espérance de vie pourrait ne plus augmenter. Ce n’est pas en travaillant plus que l’on vivra plus longtemps et en bonne santé. A cela il faut ajouter que de nombreux rapports de médecins du travail (cf. le journal d’un médecin du travail, de Dorothée Ramaut) montrent la dégradation des conditions de travail dans de nombreux secteurs : pénibilité, stress (France Telecom), le tout renforcé par le développement de la flexiprécarité du travail et les pressions exercées par les employeurs.

A noter que contrairement aux prévisions de l’INSEE, la population active française ne baisse pas, elle sera stable au moins jusqu’à l’horizon 2050. Il est donc possible d’affirmer que les données statistiques, « les chiffres », utilisés par les partisans de la réforme sont faux.

En ce qui concerne le taux de fécondité, il faut en fait prendre en compte le taux de descendance finale des générations féminines. Pour la France, la baisse de ce taux ne concerne que les générations 1960-1970, ce qui n’est jamais déclaré (pourquoi ???). D’autre part, ce taux est l’un des plus élevé d’Europe. Pourquoi alors faire la même chose qu’ailleurs en Europe alors que la situation est différente ?

Évoquons enfin le rapport inactifs/actifs :

2000 : 4 inactifs pour 10 actifs

2040 : 7 inactifs pour 10 actifs

Avec ce type de raisonnement, on aurait pu prévoir dès 1945 que la France serait confrontée à une crise alimentaire sans précédent depuis le moyen âge (Cf. René Passet). Au moyen âge, un agriculteur nourrissait 5,3 personnes, par conséquent en 2000 il devrait en nourrir 50. Dramatique non ? Or, la France n’a pas connu ce problème. La France exporte même des denrées alimentaires. En effet il y a eu une augmentation considérable de la productivité agricole. Avec les hypothèses du rapport Charpin et du COR, la croissance annuelle de la productivité est de 1,7%. Cette croissance permettrait le doublement de la production d’ici 2040. De ce fait 78 retraités à la charge de 10 actifs ne pèseraient que pour 3,5 !!!!

D’ailleurs Denis Kessler (un dur du MEDEF, un partisan acharné d’une réforme des retraites) déclarait il y a quelques années qu’une augmentation de « 0,5% par an de la productivité entre 2000 et 2025, compenserait la baisse du nombre d’actifs». (Éloquent, non ?).

Le rapport retraités/cotisants sera donc meilleur que celui affirmé. En ce qui concerne la progression de la productivité, il est possible de remarquer que la productivité horaire a été multipliée par 22 entre 1896 et 1997. Cela a permis de multiplier la production par 12 tout en diminuant le temps de travail de chacun de 48% (2913 Heures annuelles en 1896 ; 1 579 heures annuelles en 1997). Bref le nombre d’actifs occupés en 100 ans n’a augmenté que de 9%, chacun de ces actifs a réduit de 48% sa durée annuelle de travail et pourtant la production totale a augmenté de 1 100% (multipliée par 12), or dans le même temps la population n’a même pas doublé.

A partir de là que reste t-il du problème ? Seulement qu’une tranche d’âge ayant un peu plus d’importance devrait avoir une part du produit (richesse) plus importante, ce que l’on a toujours fait.

et rend la solution choisie non rationnelle, voire aberrante…

En augmentant le nombre d’années de cotisation et en reculant l’âge légal de la retraite, on va augmenter le nombre de ceux qui financent, et baisser le nombre de ceux qui sont financés. Mais cette solution oublie : le chômage, le fait que 60% des salariés du privé qui liquident aujourd’hui leur pension sont déjà sous une forme ou une autre en cessation d’activité. La conséquence de la réforme sera de diminuer le nombre de ceux qui pourront prétendre à une retraite à taux plein à l’âge légal. De ce fait, l’âge réel de la retraite ne sera pas de 62 ans mais plus proche de 65 ans et même 67 ans. Il faudrait entrer en activité vers 20 ans et même 18 ans en faisant référence à la volonté du MEDEF.

Actuellement selon le COR, 10% des retraités vivent sous le seuil de pauvreté et 50% perçoivent une retraite nette inférieure à 1 050€. C’est une évidence le nombre de retraités pauvres va progresser. Bien évidemment le gouvernement tente de minimiser cette réalité en encourageant la capitalisation. Déjà le 3 février 2003, Raffarin déclarait : « il faut permettre aux français de mieux épargner pour leur retraite ». En fait, le gouvernement s’inspire clairement du FMI pour qui « un système de retraite par répartition peut déprimer l’épargne nationale parce qu’il crée de la sécurité dans le corps social ». Vision partagée en 2005 par Milton Friedman, chef de file de l’école de Chicago, qui dans une interview donnée à H. Lepage (lui aussi ultra libéral) affirmait que la mise en place d’un système de retraite par répartition était une erreur historique (tout fonctionnait bien lorsque les individus étaient responsables de leur vieillesse).

…mais révélatrice d’une véritable philosophie : la logique libérale, voire ultra libérale.

Il est clair que la réforme attaque le principe de répartition (de solidarité). On veut développer la capitalisation. De ce fait on remplace le risque démographique par le risque boursier (Cf .Enron, Worldcom, Ahod, Vivendi, CREF…). En Angleterre, aux Etats-Unis, des milliers de travailleurs ont dû reprendre un emploi. Le gouvernement d’un côté accuse les marchés financiers d’être à l’origine de la crise mais d’un autre met en place un système qui avantagera ce système financier et fait payer aux individus les pertes engendrées par ce système, c’est bien là, la logique du capitalisme « privatisation des profits, socialisation des pertes ». D’autre part la capitalisation peut déprimer la consommation, ce qui a un effet dépressif sur la consommation.

La France respecte les accords de Barcelone (2002) par lesquels nous nous engageons à faire passer l’âge moyen de départ à 62,5 ans. Il faut noter qu’à cet âge la proportion de salariés ayant validé 40, 41 ans de cotisation sera de plus en plus faible. Selon le modèle de microsimulation de l’INSEE « Destinie », la proportion sera de 30% en 2020 et de 20% en 2030. Ne pas oublier que c’est entre 25 ans et 30 ans que l’emploi se stabilise. Il est également clair que la réforme veut protéger les institutions financières et le patronat. Du fait de l’allongement de la période de référence et de l’indexation des retraites sur les prix et non plus les salaires (réforme Balladur), les pensions à l’échéance 2020 pourraient diminuer de 20 à 30% selon les spécialistes. Retraite pourrait rimer avec pauvreté pour des milliers de personnes qui vont donc se ruer sur l’illusion de la capitalisation faisant ainsi les beaux jours des financiers.

Enfin la volonté est clairement d’exercer une pression à la baisse sur les salaires et donc de renforcer le partage de la richesse en faveur des profits. Comment en effet reculer l’âge de la retraite en période de fort chômage ? La pensée libérale a véritablement une rationalité très limitée. Ceci est clairement un cadeau au patronat. La logique gouvernementale (confirmée par l’ensemble des réformes : retraite, santé, éducation, collectivités territoriales ….) est celle du retrait de l’Etat (pour laisser jouer la loi du marché). Cette logique est celle du capitalisme financier qui veut s’accaparer les gains de productivité. On a même vu des fonds de pension dénoncer les entreprises qui privilégiaient l’investissement productif par rapport à la distribution des dividendes !!!

D’autres solutions existent.

  1960 2000 2040
PIB(richesse) en md€ constants 750 1 500 3 000
% consacré à la retraite 5% (soit 37,5md€) 12% (soit 180md€) 20% (soit 600md€)
Reste en md € 712,5 1 320 2 400

Les chiffres sont éloquents. On constate que le poids des richesses consacré aux retraites a évolué de 1960 à 2000, passant de 5% à 12%. Pour maintenir le niveau actuel des retraites sans reculer l’âge de la retraite, sans allonger la durée de cotisation, il faudrait consacrer en 2040 20% des richesses aux retraites. Il suffirait donc de continuer l’effort commencé en 1960. Il suffirait de consacrer 600 milliards d’euros aux retraites et il resterait 2 400 milliards d’euros pour le reste.

OU EST DONC LE PROBLEME ????

Pour poursuivre l’effort engagé il suffirait d’augmenter les prélèvements sur tous les types de revenus. Pour cela on peut augmenter les cotisations salariales et patronales, augmenter la fiscalité sur les bénéfices, taxer fortement les stocks options (chaque jour les présidents des sociétés du CAC 40 touchent 1,75 SMIC).

Il faudrait en ce qui concerne les cotisations salariales et patronales continuer l’effort à savoir une progression de 0,25 point par an des cotisations patronales et une progression de 0,12 point par an des cotisations salariales. Mais le gouvernement n’a pas choisi cette orientation, c’est la seule piste totalement exclue par Sarkozy. Le gouvernement se fait une fois de plus l’allié du patronat et des financiers. Il refuse d’augmenter les cotisations sous prétexte que ceci nuirait à la compétitivité des entreprises. Or ,cet argument ne tient pas.

La France ne souffre pas d’un manque de compétitivité par les coûts : les salariés français sont très productifs. En effet, un salarié français produit en moyenne 17% de richesses de plus qu’un japonais, 14% de plus qu’un anglais, 11% de plus qu’un allemand… La France est aussi le pays développé à économie de marché où les coûts unitaires de la main d’œuvre (coût du travail corrigé par l’évolution de la productivité) ont le plus baissé depuis 1990 dans l’industrie… Le problème de la France est un manque de compétitivité hors coûts : l’innovation moteur de la croissance est insuffisante, il en est de même pour les dépenses de recherche-développement (2,1% du PIB en France contre 2,7% aux USA, 3,6% en Finlande, 3,7% en Suède…). Même situation pour les dépenses par étudiants où selon l’Organisation de Coopération et de Developpement Economique (OCDE), nous arrivons largement derrière les USA, L’Angleterre, L’Allemagne, le Japon….

Il faut en fait trouver 43 milliards d’euros par an.

43 milliards d’euros cela représente 2/3 de ce que les salariés ont dû concéder aux entreprises dans le partage de la valeur ajoutée depuis 1980.

43 milliards d’euros c’est une somme inférieure aux dividendes perçus par les ménages les plus riches (environ 50 milliards d’euros).

Le gouvernement exige donc un effort uniquement des salariés pour casser définitivement tout mouvement social…

Conclusion

Si des solutions existent, le gouvernement choisit une autre méthode tant sur la forme (on ne négocie pas) que sur le fond : on impose une logique libérale (ultra) dans la ligne des orientations de l’OCDE, du FMI…Un signe très fort de cette logique est que depuis 25 ans la part des salaires dans la richesse a régressé de 10 points au profit des détenteurs de capitaux (or 3 points sur les 10 points sont suffisants pour maintenir le système des retraites).

Contrairement à ce qu’affirme le gouvernement, sans le démontrer, il est toujours et encore possible de sauver les retraites sans augmenter l’âge et sans augmenter la durée de cotisation, tout simplement en poursuivant naturellement l’effort débuté après la seconde guerre. C’est effectivement un choix de société, un choix de vie.

Dominique Boninsegna